La Chaire Confisquée : Comment les dirigeants religieux du Rwanda ont choisi le FPR plutôt que Dieu
Un changement inquiétant s'est opéré dans le paysage spirituel du Rwanda. Les institutions religieuses, censées défendre les plus vulnérables et dire la vérité face au pouvoir, semblent avoir formé une coalition silencieuse avec le Front patriotique rwandais au pouvoir...
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Un changement inquiétant s'est opéré dans le paysage spirituel du Rwanda. Les institutions religieuses, qui ont pour mission de défendre les plus vulnérables et de dire la vérité face au pouvoir, semblent avoir formé une coalition silencieuse avec le Front patriotique rwandais, le FPR. De la hiérarchie catholique aux grandes confessions protestantes comme l'ADEPR, un nombre croissant d'éléments suggère que d'importants responsables religieux ont privilégié leur survie politique et leur alignement sur l'État au détriment de leur mission divine.
CARDINAL KAMBANDA : UNE MÉMOIRE SÉLECTIVE ET UN SILENCE STRATÉGIQUE
Le cardinal Antoine Kambanda a récemment déclaré que le Rwanda aurait connu trente années sans que personne ne soit tué ni que des maisons soient détruites. Ce récit ignore des réalités documentées sur le terrain et reprend largement la rhétorique de l'État.
LE SILENCE SUR LA MORT DE KIZITO MIHIGO
Lorsque Kizito Mihigo, chanteur catholique de gospel très apprécié et ancien séminariste, est mort dans des circonstances hautement suspectes dans une cellule de police en février 2020, le cardinal Kambanda et la hiérarchie catholique sont restés silencieux. Malgré l'indignation internationale et les inquiétudes exprimées par des organisations de défense des droits humains soupçonnant un acte criminel, l'Église n'a formulé aucune demande publique d'enquête ni de reddition de comptes.
LES ÉVÊQUES DE GAKURAZO ABANDONNÉS
Des décennies après la tragédie de 1994, on constate toujours une absence manifeste de pression institutionnelle de la part de la hiérarchie catholique pour garantir des funérailles dignes, visibles et honorables aux évêques et prêtres catholiques tués par les forces inkotanyi à Gakurazo. En refusant de défendre publiquement leur mémoire, la direction de l'Église protège l'État d'un examen historique approfondi.
NÉGOCIER LA FOI
Cet alignement ne se limite pas à l'Église catholique. Des informations ont fait état de responsables musulmans contraints d'entrer dans des négociations restrictives avec le FPR simplement pour conserver le droit de diffuser l'appel traditionnel à la prière du matin, appelé adhan. Cela illustre l'emprise étroite de l'État sur toutes les formes d'expression religieuse dans l'espace public.
EFFACER L'INTERVENTION DIVINE : « SAUVÉS PAR LES INKOTANYI, PAS PAR DIEU »
L'effort de l'État visant à placer son propre récit au-dessus de la croyance religieuse est affiché ouvertement par ses plus hauts responsables. Jean-Damascène Bizimana, ministre de l'Unité nationale et de l'Engagement civique, a déclaré à plusieurs reprises dans des discours publics que les survivants du génocide devraient cesser d'affirmer qu'ils ont été sauvés par Dieu. Il exige plutôt qu'ils déclarent avoir été sauvés exclusivement par les forces du FPR-Inkotanyi.
Ce sentiment n'est pas une opinion isolée. Tito Rutaremara, haut cadre du FPR, a repris exactement la même rhétorique, renforçant ce que les critiques décrivent comme un effort politique systématique visant à remplacer la gratitude spirituelle par une dévotion absolue au parti au pouvoir.
PACIS TV ET LA NORMALISATION DES VIOLATIONS DES DROITS HUMAINS
La preuve la plus flagrante de cette coalition entre l'Église et l'État se trouve peut-être sur Pacis TV, le média officiel de l'Église catholique au Rwanda. Au lieu d'agir comme une voix des principes éthiques chrétiens, la chaîne a offert une tribune à des personnalités gouvernementales de premier plan afin de défendre des politiques étatiques controversées.
Dans une émission diffusée sur YouTube, l'Église a donné la parole à Emma Claudine Ntirenganya, figure médiatique connue et porte-parole de la Ville de Kigali.
Au cours de l'émission, Ntirenganya a défendu l'usage par le gouvernement de centres de transit et de détention tristement connus, non officiels, communément appelés « Kwa Kabuga ». Ses propos ont directement minimisé les préoccupations liées aux droits humains concernant les conditions dégradantes dans ces centres, où les détenus subissent de sévères restrictions concernant des besoins élémentaires.
Selon de nombreux rapports d'organisations de défense des droits humains et d'anciens détenus, la réalité à l'intérieur de ces centres contraste fortement avec le récit officiel. Il y est question de détentions arbitraires, de restrictions sévères d'accès aux installations sanitaires, de privation de produits d'hygiène menstruelle de base pour les femmes, ainsi que de conditions qui dépouillent systématiquement les personnes de leur dignité.
Des rapports indiquent que les femmes détenues dans ces centres se voient refuser la possibilité de se nettoyer correctement pendant leurs cycles menstruels et ne sont autorisées à utiliser les toilettes qu'une seule fois par jour. Dans l'émission, la philosophie du « mon corps, mes droits » a été ouvertement rejetée, révélant comment une chaîne soutenue par l'Église catholique est utilisée pour justifier la négation de la dignité humaine.
L'ÉGLISE ADEPR : IMPOSER LA RHÉTORIQUE DE L'ÉTAT AU-DESSUS DE L'ÉVANGILE.

La conformité des institutions religieuses à la ligne de l'État se manifeste également dans le secteur protestant. Le 6 juin 2026, lors d'une cérémonie de commémoration organisée à GS Matyazo, dans le district de Huye, le pasteur Théogène Twagirayezu, responsable de l'unité et de la résilience au sein de l'Église ADEPR, a donné une directive explicite aux chorales et aux compositeurs de l'Église.
Twagirayezu a publiquement ordonné à toutes les chorales de cesser d'utiliser un langage ambigu ou purement spirituel dans leurs chants. Il leur a demandé de chanter clairement, explicitement et fortement sur le « Génocide contre les Tutsi », exactement selon la terminologie fixée par la politique de l'État, plutôt que de se concentrer uniquement sur des messages généraux de consolation, de croix ou de douleur.
S'il est essentiel de préserver la vérité historique, contraindre des chorales religieuses à respecter strictement un vocabulaire validé par l'État transforme le culte en outil de communication politique. Lorsque les chorales reçoivent des instructions précises sur les mots qu'elles doivent « confesser » depuis l'autel, la frontière entre louer Dieu et servir le régime disparaît entièrement.
UN PRÉCÉDENT DANGEREUX
Lorsque le cardinal Kambanda reste silencieux sur la mort des membres de son propre troupeau, lorsque les médias de l'Église défendent la privation d'hygiène élémentaire imposée à des femmes détenues, et lorsque des pasteurs ordonnent à leurs chorales de chanter les slogans de l'État, l'Église cesse d'être un sanctuaire.
Les institutions religieuses du Rwanda font face à une profonde crise morale, semblant transformer leurs chaires en mégaphones du FPR. Des institutions qui affirmaient autrefois porter une responsabilité sacrée de défendre la vérité, la dignité et la justice sont de plus en plus accusées d'offrir une couverture morale au pouvoir politique. Pour les critiques, la question n'est plus de savoir si l'Église entretient une relation avec l'État, mais si cette relation est devenue si étroite que la foi elle-même se retrouve subordonnée à la loyauté politique.
Alors que ce débat se poursuit, de nombreux croyants se retrouvent face à une question fondamentale : lorsque les plus vulnérables auront besoin d'une voix et que les opprimés chercheront refuge, les dirigeants religieux du Rwanda se tiendront-ils aux côtés de Dieu, ou aux côtés du régime ?

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